mardi 14 février 2017

Une excellente adresse pour boire et manger dans le Xe: PALISSADE


A l'angle d'une rue, dans le charmant quartier Sainte-Marthe, une façade en bois donne envie d'entrer. Première impression : intérieur chaleureux (et très jolis toilettes!) ; serveur vraiment agréable, présent malgré l'affluence, et plein d'humour. 



La carte des cocktails joue sur l’œil et le mystère, mais rassurez-vous, la barmaid, originaire du Mexique, vient vous l'expliquer. Avec un "Egon Schiele", l'un de mes peintres préférés, je ne pouvais qu'être séduite.

10-12 €, c'est raisonnable compte tenu de l'exceptionnelle qualité des mixtures servies ! - testées et approuvées par un amateur éclairé, qui a choisi le "Tikime" :

Et s'il fait faim...
L'après-midi, de quoi faire un bon goûter, pour moins cher que dans bien des cafés sans intérêt, où le sachet d'Earl Grey Lipton se vend 4 €... :

Le soir, un choix raffiné d'assiettes apéro ou de plats de 5 à 16€ selon le coût des ingrédients, et des desserts à 6,5€.
L'influence nipponne n'y étant sans doute pas pour rien, les portions sont un peu légères pour les affamés, mais parfaites pour goûter plusieurs plats sans se sentir lourd, surtout après un cocktail, et savourer sans modération les trois délicieux pains (baguette, noix, charbon et encre de seiche) que l'on vous apportera et rapportera sans rechigner.
Deux plats et un dessert végétaliens étaient proposés ce soir-là. La carte tient sur une feuille A4 et change très souvent, ce qui est généralement bon signe.
C'était vraiment bon, et joli. Petit aperçu :

 Bonite de Saint-Jean-de-Luz, radicchio trévise tardif, semoule de chou-fleur, coulis aux herbes

 Crème de sésame noir, jus de mandarine au whisky, noix (vraiment délicieux...)
Biscuit craquelin, crème au citron-mascarpone, purée de framboise

Réservation conseillée !

Palissade
36, rue de Sambre et Meuse (Paris Xe)

mardi 31 janvier 2017

"Les Insoumis de l'art moderne", exposition au musée Mendjisky


In etxremis, j'ai pu voir l'exposition « Les Insoumis de l'art moderne » au tout nouveau musée Mendjisky, discrètement situé juste à côté de la station Vaugirard.

Cette exposition était consacrée à un pan méconnu de notre histoire de l'art : la seconde "École de Paris". Cette période, située au tournant des années 50, a connu une existence fugace (une dizaine d'années, rythmée par un annuel « Salon de la jeune peinture ») mais foisonnante (plus de mille peintres s'en réclament) et de rayonnement international, avant que New-York ne prenne définitivement le pas. Sous le nom un peu grandiloquent d'"Insoumis de l'art moderne", comprenez donc ceux qui, résistant à l'engouement pour l'abstrait, ont persévéré dans la voie du figuratif, tentant de le réinventer dans le sein doux-amer de l'immédiat après-guerre.

C'était une belle exposition, d'une soixantaine de toiles, dont un certain nombre d’œuvres très puissantes, qui valaient à elles seules le déplacement.
Beaucoup de tableaux issus de collections particulières, introuvables sur la toile...
Les reflets des éclairages mal placés (murs hauts, grands tableaux : difficile...) étaient bien souvent épouvantables: pardon pour la piètre qualité de certaines photos.

C'est le Portrait de Claude, sur les affiches, qui m'avait donné envie d'aller voir l'expo. Le musée était presque vide, il y a avait des chaises : j'ai pu m'abîmer un bon quart d'heure dans ce regard incroyable, qui me semble mêler la présence d'une colère dure, et une douce absence mélancolique. Chef-d'oeuvre d'un peintre dont je découvrais le nom : Cara-Costea (1925-2006). 




- La toile fait peut-être référence, par sa composition, à L'Homme au gant du Titien. -

Deuxième grand choc : la peinture de François Heaulmé, son traitement de la vieillesse (un thème qui m'est particulièrement sensible), m'ont beaucoup émue ; que ce soit à travers deux « vieilles », dont les traits se dissolvent déjà dans une sorte de nébuleuse, rendant d'autant plus poignants leurs regards d'enfants ; ou à travers la scène biblique des vieillards concupiscents envers la jeune fille aux doux yeux tombants.

Les Deux Vieilles





 Suzanne et les deux vieillards

[Pour une intéressante comparaison, voir la Suzanne et les deux vieillards de Stanzione (1630), dans cet article.]

D'autres toiles sur son site : http://www.heaulme.com/peinturesa.html

Après ces deux événements, je n'étais pas au bout de mes émotions, loin de là. Une bonne dizaine d'autres toiles ont retenu toute mon attention. Tous les peintres m'étaient inconnus, et cela ne fait que renforcer ma joie d'être venue jusqu'à cette exposition discrète et puissante. 

Le peintre Claude Pollet, son art du dessin, sa touche, ses couleurs : 




Femme entrant dans l'eau
Ce tableau tout de clair-obscur et de pudeur, pour l'anecdote, était accroché dans la chambre de Yul Brynner. 

 :-D

Son épouse Françoise Sors a notamment réalisé cette magnifique vue des Toits de Paris


Paul Rebeyrolle occupait en 1944 l'atelier de Soutine... Je ne pouvais qu'être séduite par la finesse du trait, expressif sans lourdeur, l'humanité, la douceur des teintes.

 La Chienne endormie

Paysage d'Eymoutiers 
 (et plus précisément la fameuse grange Planche-Mouton, où les peintres de la Ruche peignirent de nombreuses toiles)

Autour de lui se constitue peu à peu un groupe composé, entre autres, de Simone Dat, qu'il épouse en 1949, et visiblement influencée par Soutine : 

 Paysan au marché

Le Café (détail)

Toute cette âpre humanité se trouve de temps à autres adoucie par des toiles comme cette Nature morte au bougeoir (détail) de Bellias, l'une des seules aux couleurs vives :


Le parcours se termine sur cette toile de Françoise Adnet (pianiste de formation), Jeune Fille à l'orange, qui semble porter le deuil d'une enfance encore vivace dans le fruit lumineux qui contraste avec la peau verdâtre :

Autre "détail" très fort, dont je n'ai ni noté ni retrouvé la référence :


Dans l'une des premières salles, un tableau gigantesque (260x 350) aux couleurs criardes détone : La Peste en Beauce, de Bernard Lorjou (1908-1986), le porte-voix du mouvement "L'Homme témoin de son temps", et le plus farouchement opposé à l'art abstrait, qu'il a qualifié de "dégénéré" dans une lettre ouverte au président de la République... hum.
Ironie du sort, certaines de ses oeuvres sont exposées au musée Pompidou, qu'il avait en horreur.
La toile, gigantesque, impressionne par son "expressionnisme baroque". La salle offrait le recul nécessaire pour se plonger dans ce cataclysme saturé qui envahit la toile par la gauche, tandis que l'enfant, au centre, étrangement serein et beau, nous promet un avenir meilleur.





Anecdote : le tableau était initialement intitulé La Guerre bactériologique ; il a changé de nom sous la pression de l'ambassade américaine avant d'être exposé à la Galerie Charpentier. Guerre froide, quand tu nous tiens...

Enfin, grâce à Costa-Carea et à Heaulmé, je suis repartie époustouflée, et heureuse d'avoir découvert ce joli musée vitré où je retournerai.

mercredi 28 décembre 2016

Dernières Nouvelles du cosmos

"Je suis arrivée dans ce jeu de quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans limites. Les oreilles stand by à la jacasserie humaine, les mains et  pieds sens dessus dessous, les yeux dans les yeux de moi-même. Modèle dispersé, gracieusement  mis au monde par besoin de casser la mécanique culturelle." 
Algorithme éponyme

Ces lignes explosives sont celles de "Babouillec, autiste sans paroles". A (re)lire à haute voix.
Je l'ai découverte au cinéma, grâce au documentaire (qui passe encore dans quelques salles) de Julie Bertuccelli, dont c'est le quinzième long-métrage tout de même (L'Arbre, La Fabrique des juges, La Cour de Babel, ...).
Il lui aura fallu deux années entières auprès d'Hélène (née en 1985), de sa mère et des artistes de la compagnie "La Belle Meunière", dans la région de Rennes, pour accomplir cette œuvre pleine de délicatesse.


Hélène (Babouillec est son surnom d'enfant) est une autiste qualifiée "très déficitaire" : utiliser le pouce pour pincer, avoir conscience de ses extrémités, parler, est d'une immense difficulté, progresse à tout petits pas (elle prononce quelques mots isolés à la fin du documentaire), grâce à la patience infinie de sa mère, Véronique Truffert, une femme qui semble pleine d'humour et de douceur, d'intelligence empirique, très agréable à écouter. Elle a repris sa fille avec elle à plein temps lorsque celle-ci avait à peu près quinze ans, ne pouvant se résigner à n'avoir aucune communication avec elle, et ne constatant aucun progrès.
Après mille et un chemins, et autant d'éclats de rire, elle a pu toucher sa fille, et finalement, grâce à un système de lettres découpées à assembler, accéder à ses pensées : Hélène, vers la vingtaine, a pu traduire enfin par des mots ce qu'elle avait à l'esprit.

"Je suis Babouillec très déclarée sans parole. Seule enfermée dans l'alcôve systémique, nourricière souterraine de la lassitude du silence, j'ai cassé les limites muettes et mon cerveau a décodé votre parole symbolique : l'écriture."

Extériorisé, cet esprit s'est révélé d'une phénoménale richesse lexicale, poétique et philosophique, bourré d'humour, le tout flottant dans une sorte d'imagier cosmogonique fascinant.

Deux textes ont d'abord été édités chez Christophe Chomant : Algorithme éponyme, et Raison et acte dans la douleur du Silence.


Un extrait de ce dernier "monologue intérieur" : 

Être autiste
Concept ordinaire de l’autocritique

Les ordres bousculent l’initiative itinérante. Tu es en chemin
d’exécution d’un acte dicté par ta raison,
Quelqu’un t’interpelle,
Otage de ton Silence, tu perds la Raison de ton Acte.

Livré à toi-même,           ordre ou désordre,          seul responsable,
tu plonges dans le plus proche état disponible,
égarant le mode d’emploi du contrat social.

KO  relationnel      puis      Big Bang émotionnel
La faute à qui tout ça ?

Édifiante question.
Est-on responsable de nos déficiences ?
Les autres sont-ils garants de nos absences ?

Avec la boîte à gros bobos, j’ai démarré l’ouverture de mon corps.

Ces deux textes et un troisième sont parus en un recueil, chez Payot&Rivages.
Un bien beau cadeau à faire...

Pierre Meunier, metteur en scène, au gré d'une rencontre, ébloui par ses textes, s'est emparé du recueil Algorithme éponyme. Le travail préparatoire du spectacle est le fil directeur du documentaire. L'oeuvre qui en a résulté, Forbidden to sporgerssi ("interdit de se pencher au-dehors", dans une sorte de langage mêlé), a été invitée au festival d'Avignon 2015, et sera représentée au Théâtre de la Ville, aux Abbesses, en février prochain !

Pierre Meunier dit de l’œuvre d'Hélène qu'elle est d'une puissance mystérieuse, mais aussi d'une grande lucidité sur le mal que l'on se fait, la manière dont nous gâchons notre imaginaire, dont nous nous laissons diminuer par "la mise en ligne et aux normes, au plus petit dénominateur commun, la mise au pas généralisée de toute existence singulière" (extrait d'interview). Voilà qui devrait parler à beaucoup de personnes non autistes également...
Hélène assiste aux répétitions. Souvent, Pierre lui demande si ce que la compagnie crée lui convient, si elle veut bien que l'on continue. "Oui". 
La mise en scène cherche à mettre en valeur les textes tout en représentant plastiquement le mystère de l'esprit d'Hélène, avec des machines, des formes, du son... afin de donner corps à sa parole par tous les moyens : "voix off, musique, espace maculé de mots ; sorte de démasquage plastique, visuel et sonore". Là gît l'essentiel, faire exister cette intériorité, la soumettre à notre envie de comprendre, la transporter dans d'autres esprits afin de rompre l'isolement. Car voici la présentation du spectacle par Babouillec, toujours avec cette ironie à la fois jouissive et amère : 
« Mon monologue en forme de dialogue avec toi sans toi en question à mes réponses, Forbidden to sporgerssi [interdit de se pencher au-dehors], on pourrait apercevoir le bout du tunnel. »
 télérama.fr

 lacroix.fr

 labellemeuniere.fr

lemonde.fr

Qu'est-ce que ça lui fait de voir son texte en scène ? "ça fait des étincelles dans la boîte à penser ; ça fait péter l'arc-en-ciel de l'adrénaline".

Le thème transversal des limites, terrestres, corporelles, sociales, irrigue une écriture moderne, fulgurante, extrêmement dense - assembler des lettres, c'est déjà bien trop lent pour suivre un esprit bouillonnant, sans qu'on s'encombre encore de mots superflus. Quelqu'un s'empresse de noter afin qu'elle puisse abréger, enchaîner plus vite, embraser "la petite étincelle de spleen dans mes circuits, comme une auto tamponneuse" (citation glanée dans une interview), nous donner la chance de découvrir son vivier intérieur. "Les mots vivent en moi comme une respiration, et je nourris ma fringale poétique avec cet oxygène cérébral." (citée par J. Bertuccelli dans une interview). 

Hélène n'a jamais lu un livre. Lorsqu'on lui demande comment elle a appris à lire et à écrire, elle répond : "En jouant avec chacun des espaces secrets de mon cornichon de cerveau."
Bien entendu, le film ne prétend pas éclaircir le mystère de celle qui se dit "télépathe et iconoclaste" ; il expose plutôt, avec une structure volontairement morcelée, de très près, le contraste saisissant entre, d'un côté, ce corps lourd, mal contrôlé, ces gestes au bord de la démence, ce rire sonore et ces couinements, et de l'autre, les moments de contemplation (notamment dans la nature), d'écoute et de bouillonnement intellectuel. Comme pour nous inviter à franchir les cadres, à traverser l'image d'Hélène elle-même, qui établit au fil du temps un rapport à la caméra très particulier, qu'elle décrit magnifiquement... pour, au bout du compte, peut-être, si bien entourée de regards, se mettre en scène elle-même.


Le film est court, et peut sembler frustrant, à certains égards, mais cette frustration me semble essentielle : l'image est justement ce qui nous empêche d'accéder à l'esprit d'Hélène, et la caméra semble s'énerver elle-même de n'être qu'une boîte à enregistrer de la surface ; l'écriture et le théâtre prennent alors le relai, avec leur force salvatrice, et bien suffisante pour donner une envie folle de lire les textes et/ou de voir le spectacle, sans les déflorer. L'envie de s'immerger longuement dans ce langage vivifiant, détonnant. On sort le sourire et les larmes aux yeux, parce que les mots résonnent. Après tout, c'est bien un documentaire sur la poésie... qui donne à goûter les fruits de la disponibilité face à l'apparente incommunicabilité. Une issue pleine de joie, que l'on a envie d'étendre, en sortant, à toutes les individualités et les oeuvres d'art qui nous déstabilisent, ce qui n'est pas la moindre réussite de ce film.

Désormais, il semble que Babouillec écrive aussi des airs d'opéra, des paroles... Vivement la suite.

*****

A propos de différence et d'autiste écrivain, j'en profite pour vous conseiller, si vous ne les connaissez pas, les livres de Daniel Tammet (à offrir, à s'offrir...) :
- Je suis né un jour bleu (autobiographique, 2007) ;
- Embrasser le ciel immense : le cerveau des génies (essai sur l'intelligence et l'apprentissage, 2009) ;
- L'Eternité dans une heure : la poésie des nombres (2013) ;
- Mishenka (roman sorti cette année, mettant en scène deux joueurs d'échecs aux formes de pensée diamétralement opposées).
*****
Sa phrase « L'important n'est pas de vivre comme les autres, mais parmi les autres » plairait sans doute à Babouillec, et à tous ceux qui l'entourent dans ce film au titre emprunté à Hubert Reeves.  
Elle a déjà surenchéri, d'ailleurs :  
"Être ou ne pas être, là est la question, et dire merde à ceux qui savent, là est la réponse".  :)))

Quant à la poésie, la métaphysique des mathématiques, Laurent Derobert, concepteur des "mathématiques existentielles", et très ému, vient en parler à Hélène un assez long moment, de si belle manière que je voudrais que tous les étudiants en mathématiques l'aient entendu. 

Inutile de dire que je vais acheter le DVD pour le réécouter à loisir, dès qu'il sortira. 

En vous souhaitant, toujours, pour la nouvelle année, de belles découvertes humaines et culturelles ! 

samedi 17 décembre 2016

Soirée Jiri Kylian à l'Opéra de Paris

Hier, j'ai eu la chance de pouvoir assister à la soirée Jiri Kylian, au Palais Garnier, grâce à une place dénichée à la dernière minute sur la Bourse aux billets officielle.

Dans une loge, en plus, ce qui était nouveau pour moi ; tout est dans le jus XIXe, tissu mural, banquette et miroir au fond... Il n'y a pas grand effort à faire pour se sentir dans un roman réaliste et constater combien, depuis ces petits paniers à mondanités, l'on voit la salle encore mieux que la scène! Et, lorsque la lumière s'éteint, une sorte de nuit étoilée de téléphones portables, assez jolie... et très éphémère, le public étant bien élevé !

Cela fait longtemps que je rêvais de voir pour de vrai des ballets de ce chorégraphe tchèque, longtemps directeur artistique du Nederlands Dans Theater, que j'admire énormément. Je les avais découverts, lui, son travail et sa gentillesse, dans le documentaire Tout près des étoiles de Nils Tavernier.
Ses chorégraphies, plus symboliques que narratives, pleines d'une énergie qui prend son temps, reposent toujours sur une scénographie aux couleurs, lumières et espaces très travaillés. Les musiques peuvent être très variées (ce soir-là, du classique et du contemporain).

Les danseurs se trouvaient sur le plateau avant le début du spectacle, avec une belle présence des silhouettes disséminées çà et là.

La soirée comprenait trois ballets, que j'ai tous autant aimés dans leur diversité. Les deux derniers entraient au répertoire de l'Opéra de Paris avec cette série de représentations. 

- Bella Figura
A travers plusieurs petites pièces composées sur des morceaux baroques variés, dont le Concerto pour deux mandolines et cordes de Vivaldi, que les fans de Guillaume Gallienne reconnaîtront sans peine :), J. Kylian nous propose une réflexion sur la représentation, le jeu, théâtral et social ; l'écart entre ce que l'on croit voir et ce qui est, ce que l'on croit être et ce qu'on est.
La lumière, les couleurs rougeoyantes des jupons et des flammes, la musique installent une ambiance exotique et sensuelle, traversée par des tensions, des jeux de bras rapides, graphiques et tendus, ainsi que des pas de deux d'une grande modernité (la manière dont les hommes font avancer les femmes, dont les femmes avancent sur les hommes!), en lingerie chair et justaucorps résille.
Sans narration, et par le truchement des corps, le jeu mondain devient atemporel.  
L'étoile Alice Renevant, dans ses jeux avec le rideau et par tout son travail des bras, m'a particulièrement fascinée, de même qu'Eve Grinsztajn (première danseuse) et Dorothée Gilbert (étoile), très expressives.



la-croix.com

monacoreporter.com

- Tar and feathers (le goudron et les plumes) 


Avec la voix de Samuel Beckett ("Comment dire ?") et la pianiste Tomoko Mukaiyama surélevée sur scène, du clair-obscur, des rugissements, du maquillage et des mimes comiques, du papier bulle pétaradant. Du Mozart, des impros et du Dirk Haubrich. Des glissades et une butée contre le rideau.  Du poids, de la honte, et toujours de l'allant pour dire avec son corps le monde comme il nous malmène, bien vivants.

jirikylian.com

 flickr.com

 gwarlingo.com

- Symphonie de psaumes

Sur des airs de l'opéra éponyme d'Igor Stravinsky, un décor somptueux - divin ? - de tapis persans contrastant avec les prie-dieu et les costumes sobres, presque austères, les danseurs (Marie-Agnès Gillot, Florian Magnenet et Hugo Marchand étaient particulièrement magnétiques) mêlent joie et dévotion, dans une composition particulièrement dramatique (au sens de l'action, de la théâtralité comme sources d'émotion).
J'ai notamment en mémoire une avancée qui en abandonne quelques-uns en route, et des marches ralenties. De l'effort, encore, et de la beauté toujours.

 classictoulouse.com

culturebox.francetvinfo.fr

kulturkompasset.com

Ces propos de Kylian sont cités dans le programme : 

"J'aime retrouver dans la danse les fondements, les mouvements les plus élémentaires du comportement des gens. Je puise dans la technique classique, dans la danse moderne américaine, dans la danse populaire et, bien sûr, dans le mouvement naturel, ce qui me permet le mieux d'exprimer cela."

En effet, je trouve que de ses œuvres émanent beaucoup de naturel, de fluidité et de spontanéité, même dans les heurts.

Libérés de toute entrave inutile, dans la (belle) simplicité des costumes, les danseurs semblaient particulièrement inspirés, et ne contraindre leurs corps que par les émotions.

Kylian interroge souvent les tensions et l’équilibre entre hommes et femmes, notamment à travers la variété des portés, et notamment encore dans un autre très beau ballet, Petite mort (même musique que Le Parc de Preljocaj, comme quoi cet Adagio de Mozart inspire des pas de deux merveilleux) :

Envoûtants, les ballets de J. Kylian enthousiasment et laissent songeurs. Ils offrent une palette impressionnante en même temps qu'une grande liberté aux danseurs, dans un style épuré qui n'a pas pris une ride... J'espère que cet article vous donnera envie de découvrir ses prochaines oeuvres.

J'en profite pour ajouter un petit post scriptum sur le film Polina : du peu que j'en ai su et vu, ce film donne une image caricaturale à l'extrême de l'opposition entre ballet classique et contemporain, alors que le second se nourrit sans cesse du premier, et que les deux exigent autant de travail et d'effort, même s'il est vrai que le contemporain offre plus d'espace à l'interprétation (voire à l'improvisation) du danseur.